Clément Rosset

kagathos:

Invité à m’expliquer d’un mot sur mes réticences à l’égard de la personne et de l’oeuvre de Jean Paul Sartre, je répondrai d’abord ceci, que tout le monde sait déjà : Sartre n’est ni un philosophe ni un romancier, ni un dramaturge, ni un écrivain ou un artiste, mais toujours un moraliste et seulement un moraliste. Le souci d’appréciation morale des faits et des personnes me semble prendre chez lui le pas sur tout autre souci, au point que je me demande sérieusement si la considération de la réalité en tant que telle, indépendamment des jugements moraux qu’on peut porter à son sujet, a jamais réussi à retenir son attention ne fût-ce qu’un instant. Il est en tous cas certain que je ne trouve pas trace dans son oeuvre d’un intérêt pour la réalité, telle du moins que je conçois celle-ci. Il est également certain que l’examen scrupuleux de ce qui est sincère ou « authentique » et de ce qui ne l’est pas, de ce qui devrait être et de ce qui ne l’est pas, relègue aisément dans l’ombre la considération de ce qui est, de ce qui existe réellement. Peu importe ce qui est ; importe seulement ce qu’il est « juste » d’en penser. Ainsi, par exemple, Maria-Antonietta Macciocchi pouvait-elle déclarer sans gêne à la fois sa ferveur à l’égard de la pensée du président Mao Tsé-toung et de son idéal révolutionnaire, et son indifférence à la réalité historique de la Chine soumise à l’emprise du même Mao Tsé-toung : « Que tout cela ait réussi ou pas, ce modèle-là restera, au-delà de tout ce qui peut arriver en Chine. » […] De même Roger Hanin affirmait-il récemment sur les antennes de la télévision française, à propos de son film Train d’enfer, que le drame réel dont il s’était inspiré (assassinat gratuit et atroce d’un jeune Algérien en novembre 1983, sur la ligne Bordeaux-Toulouse, perpétré par trois semi-analphabètes surexcités et ivres) n’avait aucun intérêt en comparaison du remodelage des faits et des personnes qu’il avait conçu en vue d’une plus haute leçon de morale civique (meurtre froidement prémédité par un raisonneur fasciste allant jusqu’au bout de sa folie) : suggérant ainsi que la vérité ne se trouve pas du côté de ce qui s’est réellement passé, mais plutôt du côté de ce qu’il en suggère dans son film. Cette inattention au réel est à mes yeux la marque la plus caractéristique du moralisme, qu’il émane de Sartre ou de tout autre auteur épris de morale. Elle est aussi — toujours à mes yeux — ce qu’il y a de précisément déplaisant dans toute morale : non seulement de s’ériger en juge et de prétendre contraindre chacun à son propre point de vue — ce qui est déjà, il est vrai, passablement désagréable —, mais aussi et plus profondément de faire disparaitre l’objet dont elle parle au profit des instructions qu’elle entend en tirer, un peu comme on se débarrasse d’un emballage vide après usage. La morale dispense du réel ; c’est là à la fois son privilège et sa motivation première, ainsi que la raison de son éternelle popularité.

Ainsi Sartre s’occupe-t-il incessamment non de l’essence des choses, je veux dire leur réalité, mais de ses images les plus inconsistantes, les plus contestables, les plus superficielles : essentiellement la place qu’elles occupent dans une « histoire » et un « destin » plus que problématiques, ainsi que le crédit qu’on peut leur allouer dans une échelle des valeurs tout aussi problématique — bref des questions d’actualité telles que les perçoit confusément une opinion nécessairement mal informée. Or, s’il n’y a rien de plus réel que le présent, il n’y a rien de plus irréel que ce qu’on appelle l’actualité. Lucrèce expliquait bien que le souci des événements est la marque d’une incuriosité à l’égard de la réalité matérielle : « Il apparait bien clairement que les événements accomplis sans exception n’ont pas d’existence propre comme la matière, qu’ils n’existent pas non plus à la manière du vide, mais qu’il est bien plus juste de les qualifier d’accidents de la matière et de l’espace. » Ce dont parle Sartre est toujours riche en développements intellectuels et moraux, mais aussi étrangement pauvre en consistance matérielle. S’il parle d’un restaurant ce sera pour dire quel genre de clientèle s’y rend, quelle est sa disposition d’esprit, si la relation du client à l’aliment est sincère ou inauthentique ; il ne précisera jamais ce qu’on y mange, si la cuisine y est soignée ou non. Ce prétendu matérialiste est en fait complètement indifférent à la « matière » des choses. C’est pourquoi ses descriptions d’objets ou de personnages, dans ses romans et son théâtre, sont si peu suggestives : les arbres du square, dans La Nausée, sont en carton-pâte ; la ville elle-même n’est qu’une construction abstraite, ses habitants des entités purement cérébrales dont la seule fonction est d’être les porte-parole d’une opinion ou d’un point de vue. 

Quant aux écrits proprement « philosophiques » de Sartre, il me semble que leur obscurité et leur difficulté de lecture proviennent principalement du fait que leur auteur s’y est essayé à transcrire des préoccupations d’ordre moral (par exemple dans L’Être et le Néant) ou politique (par exemple dans la Critique de la raison dialectique) dans un langage philosophique qui leur était inapproprié : d’où une écriture faussée d’entrée de jeu par une confusion des genres littéraires, des complications inutiles, d’interminables longueurs d’où ne ressort en définitive ni position philosophique solide ni position politique claire. On sait que la devise de Boileau (« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ») n’a jamais été celle de Sartre ; pas davantage le précepte d’Horace : « Quidquid praecipies, esta brevis » (« Quoi que tu enseignes, fais-le brièvement »).

Il me reste cependant à reconnaître en terminant que Sartre, dans les Carnets de la drôle de guerre, récemment publiés à titre posthume, s’est jugé lui-même avec une lucidité et une sévérité qui sont tout à son honneur et découragent d’emblée toute critique, ainsi rendue superfétatoire :

« Je crois devoir dire tout cela parce que je suis, je l’ai dit, atteint de moralisme […] La morale payait. Je n’ai jamais cru que la morale ne payât pas. […] Par austérité protestante de justicier, j’avais adopté une pensée tranchante et rude […] Je ne voulais pas seulement être un grand écrivain, ni seulement avoir une belle vie de grand homme. Je voulais être quelqu’un de “bien”. Je mériterais plus encore de cette vie si j’y vivais moralement ; et la biographie serait plus riche, plus émouvante encore, si cet homme qui avait tout connu et tout aimé passionnément, qui avait laissé des oeuvres belles, avait été par-dessus le marché un homme “bien”. » 

Clément RossetFaits divers